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Bulletin 2016 Histoire - Récits - Mémoire

L’héritage de Pierre Garcie dit Ferrande

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Les invités étaient tous partis. La mère s’était retirée dans la chambre du haut, prenant le temps de graver dans sa mémoire le tableau que formaient les deux hommes, assis à la table, tête penchée, aussi taciturnes l’un que l’autre.

Allégorie de Pierre Garcie par Ion Olteanu - 1992 © Photo CRHIP

Allégorie de Pierre Garcie par Ion Olteanu – 1992 © Photo CRHIP

Des bruits infimes bruissaient à la limite de cette intimité d’homme. Une pluie d’été faisait luire le pavé de la Grande Rue à la clarté du jour finissant de ce 2 août 1463. Des claquements pressés de sabots s’éloignaient. La chandelle faisait danser des ombres chancelantes sur le mur. C’est alors que Jean Garcie s’était levé pour rabattre les volets intérieurs contre l’étroite fenêtre de la rue et accrocher le panneau de bois à la porte qu’il bloqua d’une barre de fer. Le bruit des pieds du banc raclant le sol inégal de la grande salle et le mouvement du père sortit Pierre Garcie de ses pensées. Le père se rassit et lui pressa le bras: «Tu as eu une rude journée aujourd’hui. Tu as barré ferme. Je suis fier de toi.» Pierre sourit en hochant la tête : «J’espère qu’ils poursuivront leur enquête en se passant de nous Pierre Cado et moi». Les deux hommes venaient de témoigner, à Nantes, convoqués par Olivier de Breuil, Procureur Général à la Chancellerie du duc de Bretagne, dans l’affaire des sauf conduits qui faisait grand bruit. Deux mois plus tôt, le 12 mai 1463, embarqués sur la Grande Caravelle de Saint-Gilles sur- Vie, ils naviguaient au large de Guérande, bord à bord avec la Caravelle d’Olonne, armées pour la douane.

Reconstitution hypothétique du navire sous voile, site archéologique «l’Aber Wrac’h 1», XVe siècle © P. Lotodé

Reconstitution hypothétique du navire sous voile, site archéologique «l’Aber Wrac’h 1», XVe siècle © P. Lotodé

Quand les deux caravelles tombèrent sur cinq bateaux anglais, ils arraisonnèrent et fouillèrent comme il était d’usage en ces temps troubles de guerre économique larvée entre l’Angleterre, la France et en particulier la Bretagne. C’est ainsi qu’ils découvrirent à bord de l’un de ces navires, un familier de la cour de Bretagne, Gilles de Créosoles, un secrétaire du duc, porteur de sauf-conduits à fenêtre et de «parchemins en blancs», scellés du sceau d’hermine vermeil du duc de Bretagne. Les caravelles poitevines venaient de mettre à jour un trafi c de sauf-conduits entre la Bretagne et l’Angleterre, au grand embarras du duc de Bretagne. Celui-ci ne put faire moins que de diligenter l’ouverture d’une enquête à charge, à l’encontre de Guillaume Chauvin, son chancelier. A peine le pied posé sur le quai de Saint Gilles sur Vie, Pierre Cado et Pierre Garcie rejoignirent en grande hâte la maison de ce dernier où les attendait un repas de fête organisé en leur honneur auquel avaient été conviés, outre les Cado, les voisins les plus proches. Pierre savait que ces agapes exceptionnelles avaient aussi pour but de calmer les curiosités inquiètes dans la bonne humeur. A cette heure, Il appréciait le silence de la soirée après les bruyantes accolades et les glorieux récits dont les convives, la plupart marins, avaient régalé l’assemblée, histoire de ne pas être en reste de hauts faits. Le père pressa l’épaule de son fils en se rasseyant. Pierre s’en étonna. Les contacts physiques étaient rares entre eux et pourtant ils étaient proches. Ils avaient navigué ensemble dès que Pierre avait été en âge d’être aide-pilote de son père. Il en avait reçu ce qu’il savait pour être à son tour un pilote apprécié. Sans-titre-7Grâce aux enseignements de son père, il savait tracer une route maritime en se dirigeant de nuit grâce aux étoiles. Il ne recourait à ces connaissances que poussé par la nécessité où les fortunes de mer pouvaient acculer les équipages dont il partageait le sort. En cela il suivait les conseils de prudence de son père. Aux yeux de l’église c’était se soustraire aux lois divines. Cette prudence n’avait cependant pas empêché Jean Garcie, d’apprendre à lire, écrire et compter à son fi ls pendant les escales qui pouvaient durer plusieurs jours entre les embarquements : «C’est indispensable si tu veux être maître de bateau et négocier des transports de marchandises» lui avait-il dit. Ces connaissances, rares et dangereuses laissaient deviner à Pierre que les siens avaient dû traverser des épreuves terribles. Il avait interrogé en vain ses parents à propos de leur maigre parentèle quand les galopins de sa rue mélangeaient les prénoms de leurs nombreux frères et soeurs. A La Rochelle il avait entendu son père parler portugais ou espagnol avec l’aisance d’un natif. Celui-ci avait refusé de lui en donner la raison la repoussant sèchement «à plus tard quand il sera temps pour toi et pour moi». La proximité qui s’installait entre eux était- elle le signe que le temps était venu ? Comme pour répondre, Jean Garcie se leva et souleva le couvercle de l’immense coff re qui enfermait les biens les plus précieux de la famille, comme ce coffret en fer finement ciselé que Pierre avait toujours connu et devinait, depuis l’enfance, empli de secrets. Sans un mot, Jean Garcie en sortit des rouleaux qu’il mit à plat en les lissant de la main et les repoussa vers Pierre. Il reconnut une carte des côtes ibériques au tracé hérissé de mentions manuscrites, une rose des vents et un document entièrement couvert de colonnes de chiff res, le tout accompagné de textes rédigés en une langue inconnue. Pierre interrogea son père du regard qui se mit à parler d’une voie sourde : «Ce que tu vois là est l’enjeu de la guerre des cartes que se mènent les rois d’Espagne et du Portugal, sans négliger celui d’Angleterre et les princes italiens, sans oublier notre Très Saint Père. De ces connaissances dépend la maîtrise des mers et des richesses qu’elles permettent d’acquérir par la force ou le commerce. Notre famille a participé à ces découvertes. Elle en a reçu en retour les honneurs et la considération que l’on accordait à Majorque aux savants astrologues. C’est aussi ce qui valut aux nôtres de fuir au Portugal afin d’échapper au bûcher de l’Inquisition espagnole.

Le roi du Portugal savait tout le profit qu’il pouvait tirer en nous accueillant. Nous ne l’avons pas déçu mais l’Inquisition s’est à son tour imposée au Portugal et nous avons encore dû fuir. Nous avons choisi les terres de Normandie car nous savions combien nos connaissances étaient précieuses pour rendre les courses en mer plus sûres et le commerce plus profitable. La guerre que se mènent les rois de France et d’Angleterre, dès 1417, nous en a chassés. Nous avons cherché à nous mettre à l’abri de ces périls en sollicitant la protection du duc de Bretagne qui nous l’a accordée plus par calcul que générosité. Par précaution, ta mère et moi, après nos épousailles, avons opté pour la Marche du Poitou placée sous la protection du roi de France et du duc de Bretagne. C’est ainsi que nous nous sommes installés à Saint Gilles sur Vie et nous y menons depuis une vie discrète de bons chrétiens, durs au travail, et prêts à rendre service, respectueux des lois et de Dieu» ; «Parle moi de ces documents» interrogea Pierre sortant son père du silence où il s’était plongé après le récit le plus long qu’il lui ait entendu prononcer. «Tu as raison, ce soir il me revient de te transmettre les découvertes des savants astrologues.

Atlas nautique de l’océan Atlantique nord-est de la mer Méditerranée et de la mer Noire, 1466, Gracioso Benincasa © BnF, départ. des cartes et plans

Atlas nautique de l’océan Atlantique nord-est de la mer Méditerranée et de la mer Noire, 1466, Gracioso Benincasa © BnF, départ. des cartes et plans

Tu es marin et ces connaissances sont aussi ce qui peut apporter aux marins plus de sécurité et ouvrir des routes maritimes inconnues, car la navigation nocturne, avec les étoiles pour guides, permet de naviguer en droiture, ce que les portugais pratiquent pour aller quérir les épices au Levant. Ce texte qui t’intrigue, je l’ai écrit en portugais à partir d’un règlement arabe qui permet d’utiliser l’étoile polaire qu’ils appellent Kochab et la dernière étoile de la Petite Ourse, qu’on appelle la Polaris comme tu le sais déjà et qui te sert à te repérer de nuit au moyen de la rose des vents. Ce règlement est dit «règlement d’Evora». Il donne les tables de calcul qui permettent d’anticiper les cycles des marées, l’heure en pleine nuit à partir de quoi tu en déduis la durée, ta latitude et le chemin à parcourir. Je t’ai déjà transmis les bases à partir desquelles tu vas pouvoir faire tiennes toutes ces connaissances si rares et si précieuses pour le métier qui est le tien. J’ai deux prières, je souhaite que tu te fasses un devoir de transmettre ces connaissances de manière intelligible afi n qu’elles puissent être partagées par tous ceux qui feront l’eff ort, comme toi, d’en percer les secrets. Ma deuxième prière est que tu te protèges des dangers que courent tous ceux qui savent. Le roi du Portugal comme celui d’Espagne punissent de mort ceux qui révèlent cette science de la navigation, à laquelle nous avons largement contribué et discuté avec les « sarrazins ». Ma recommandation est que tu écrives pour toi et par toimême en secret. Tu prendras, au soir de ta vie, les moyens de transmettre tes connaissances sans que cela ne fasse courir le moindre danger à toi et aux tiens. Mon expérience est que l’espace et le temps peuvent protéger mieux que la plus épaisse des murailles. Tu veux bien prendre le fardeau des savoirs de tes ancêtres ?» – «Oui», répondit Pierre, la voix enrouée d’émotion, les yeux rivés à ceux de son père au regard durci d’intensité. Après un long silence, Pierre montra du doigt la carte des côtes ibériques,

Pilotes côtiers décrits par Pierre Garcie, 1490, 1502, 1520 © CRHIP

Pilotes côtiers décrits par Pierre Garcie, 1490, 1502, 1520 © CRHIP

«Tu les as dessinées de ta main ?». Le père se contenta de hocher la tête en suivant du doigt les contours du pays perdu. Pierre se leva face à son père et parla d’une vosignatureix ferme et martelée de celle qui se fait entendre par gros temps : «Je continuerai ton trait jusqu’au plus haut des côtes atlantiques que le destin me permettra de connaître. J’espère qu’ainsi les marins sauront mieux se préserver des risques de leur métier. Rien de ce qui pourra les guider ne m’échappera et ils sauront tout avec une extrême précision du moindre rocher, des profondeurs, de la nature des fonds et des havres qui pourraient les abriter ainsi que des moyens d’y accéder en sécurité. J’en fais le serment, Père».
Vingt ans plus tard, Pierre Garcie dit Ferrande mettait le point final à son grand oeuvre, «le grant routtier de la mer», premier du genre en France. Son manuscrit de 1483 fut réédité dès 1502, et après sa mort, par les soins de son filleul en 1520. Pendant 150 ans, son pilote côtier accompagnera les maîtres de nef et de caravelle sur cette mer apprivoisée. Son oeuvre, portée à la connaissance de François 1er par Philippe Chabot, seigneur d’Apremont, suzerain de Saint Gilles sur Vie, lui valut d’être reconnu comme «lung des experimentez maistres des navires qui sont iourdhuy et le plus congnoissant en navigaige».

 

Michelle Boulègue bouleguem@gmail.com

Pierre GARCIE dit Ferrande est né en 1441 à
Saint-Gilles-sur- Vie. Maître de cabotage vendéen, lettré et savant, il est considéré comme le premier hydrographe français. Il écrit «Le grant routtier» en 1483, publié en 1502, puis de 1520 jusqu’en 1643. Sous la plume de Pierre GARCIE, les côtes de l’Europe atlantique se révèlent pour « l’honneur des braves marins ». À défaut d’être totalement maîtrisés, les dangers réels qui parsèment les côtes sont identifiés, nommés, voire apprivoisés par le dessin. À l’aube du vaste mouvement maritime des Grandes Découvertes, «Le grant routtier» témoigne d’une passion neuve pour l’hydrographie, léguée par des générations de «compaignons mariniers». Cet ouvrage est le résultat d’un travail collectif de 4 ans, sous la coordination de Bernard de MAISONNEUVE.
L’ouvrage peut être commandé (prix 45 ) à l’adresse mail : garciepierre@gmail.com ou au siège CRHIP (Cercle de Recherche sur l’Histoire et le Patrimoine de la Vendée), 8 rue du Petit Port, 85800 Saint Gilles Croix de Vie – 02 51 55 55 52

Bulletin 2016 Histoire - Récits - Mémoire

La criée de Saint Gilles Croix de Vie, une longue histoire

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Mai 1929, la criée municipale, tôt le matin.

On se bouscule dans l’allée centrale, luisante d’humidité. Là se mêlent les pêcheurs, chaussés de leurs sabots à jambières, poussant des charrettes ruisselantes, chargées de la pêche du jour. Des badauds, et les mareyeurs observent. A l’écart, se tient un petit groupe d’hommes, les gérants des usines venus sentir la tendance du marché du jour. Leurs tenues sombres et citadines tranchent sur les camaïeux de bleu des marinières éclairés, par touches, par le flot de lumière qui se déverse à travers le porche, ouvert à deux battants sur le quai de la République. A force d’allées et venues, les poissons sont maintenant rangés par lots et espèces sur les deux larges bancs de ciment qui, de part et d’autre, bordent l’allée. Soudain, un calme relatif se fait. La tension qui s’installe fige la foule. C’est alors qu’une voix forte psalmodie une mélopée, inintelligible pour le profane, que seuls comprennent les acteurs de la scène qui se répètera plusieurs fois dans la journée au fil des arrivages. Le crieur met à prix les lots exposés et procède à leur adjudication, saisissant les signes imperceptibles qui s’échangent dans le brouhaha des commentaires. Des mimiques expriment la satisfaction ou le dépit. Les premiers arrivés vendent leurs poissons à bon prix. Il ne suffi t pas d’être un bon marin et un bon pêcheur pour réussir sa pêche, il faut aussi gagner la course et accoster le premier. Sitôt achetée par les mareyeurs, la pêche du jour sera dirigée sur Nantes, la Roche sur Yon, Fontenay le Comte, Luçon. Brusquement, tout est joué et la criée se vide. Les usiniers s’éloignent. Leur heure viendra avec l’arrivée des sardiniers. C’est alors que les volumes mis à la vente changeront d’échelle même si les mareyeurs sont encore là pour acheter la fraîche qui sera vendue au coin des rues de Nantes et des villes du bocage. Les quantités pêchées vont se démultiplier avec la découverte de l’appertisation*.

A Croix de Vie le procédé fut appliqué par le sieur Jutel dès 1840. Dans le sillage de cette invention, une dizaine d’usines s’implantèrent sur la rive droite de la Vie. Seule l’usine Gendreau subsiste encore. Elle fait travailler près de 300 personnes sur deux sites, celui de la Bégaudière où l’usine «Vif Argent» développe la filière des plats cuisinés et l’usine Bilbao, initiée en 1948 par des marins syndiqués qui avaient voulu maîtriser toute la chaîne de production, depuis la pêche, la transformation jusqu’à la commercialisation pour mieux défendre leurs intérêts. Les premières usines faisaient suite aux saurisseries dites encore confiseries qui, depuis le XVIIIème siècle faisaient confire dans le sel le poisson lité par rangée et pressé dans des tonneaux. Pêcher, transformer, vendre le poisson, autant de métiers dépendant les uns des autres mais dont la coopération ne va pas de soi, tant chacune des parties s‘efforce de tirer son épingle du jeu. Le pire arrive pour les marins quand les acheteurs s’entendent pour acheter à la baisse. C’est la crise qui remplira plusieurs fois les rues des poissons invendus puis laissera les bateaux à quai. Pourtant les usines peuvent continuer de mettre en boîte du poisson importé jusqu’à ce que les femmes de marins, également ouvrières d’usines refusent de travailler, obligeant les usiniers à accepter de payer la pêche à un prix raisonnable qui permette aux capitaines de faire face à leurs charges et de payer les hommes d’équipage décemment. Quand le moteur remplacera la voile, le gasoil allongera la liste des dépenses et les bateaux changeront de ligne grâce à l’inventivité du chantier Bénéteau qui sera le premier à miser sur cette transformation à partir de 1925.

Afin de réduire leurs coûts de fonctionnement, les marins sauront s’organiser en coopératives permettant des achats groupés avantageux. Ils sauront aussi s’adapter aux volumes de pêche qu’exigeait la rentabilité des usines au point que, la sardine devient le poisson phare des ports vendéens. Entre les années 1880 et 1881, la sardine se fera rare le long des côtes vendéennes sauf en face de Croix de Vie. Les Sablais s’orienteront, alors, vers la pêche au thon tandis que les Croixdeviots rachèteront leurs barques de pêche sans négliger d’armer pour le thon. C’est à partir de ce moment que Croix de Vie s’affirmera leader de la pêche à la sardine tandis que la flottille bretonne accostera le long de ses quais à chaque belle saison.

Dans les années 50, les marins ne sont plus satisfaits des prix qui sont proposés et trouvent preneurs aux Sables. Quelques capitaines pressentirent les risques d’une désorganisation du marché local qui pourrait les livrer encore plus à ses lois s’ils se dispersaient. Ils dépasseront leurs différents et, avec le concours de la mairie concevront le projet d’une nouvelle criée. Ils la voulurent deux fois plus vaste, plus fonctionnelle et surtout, implantée entre les deux darses du port afin de ne plus avoir à franchir les voies ferrées. En 1962 le port est doté d’une nouvelle criée qui ne sera plus municipale mais gérée par la Chambre de Commerce et d’Industrie.

A partir de 1970, les techniques de pêches évoluèrent, faisant délaisser le filet droit au profit de la bolinche ou fi let tournant et utiliseront les détecteurs à ultrasons. Dans le même temps, la pêche à l’anchois s’avéra des plus rentables. Jusqu’alors ce petit poisson était plutôt la bête noire des marins qui devaient l’éliminer de leur pêche de sardines au risque de la gâter par des manipulations quand leurs acheteurs exigent une qualité irréprochable. Ce fut le cas jusqu’à ce qu’Edmond Bouanha s’installe à Croix de Vie en 1967. Venu d’Algérie il sait combien ce poisson est apprécié sur les bords de la Méditerranée à condition de savoir le préparer en semi- conserve. Cet entrepreneur ouvre de nouvelles perspectives aux marins qui se lancent dans la pêche à l’anchois. La pêche au thon amènera également à la criée des tonnages importants. Certains capitaines comme Jean Driez, du Baroudeur, adoptent une technique novatrice, l’appât vivant. Dans le même temps la pêche côtière est active. Dans les années 90, le tonnage des prises passera de 4 000 tonnes/an à 12 000 tonnes/an. La criée tourne à plein régime. C’est alors que Bruxelles exigea l’application de nouvelles normes. A l’époque, la Vendée comptait 3 criées, aux Sables, à l’Ile d’Yeu et à Croix de Vie. Le dynamisme du port justifie ces investissements. C’est décidé en 1993. En 1995 la criée aura une surface opérationnelle de 9 200 m2 comprenant une halle de vente de 3 000 m2 et 14 ateliers de mareyage pour un coût de 30,5 millions, le tout sera financé en partie par des subventions notamment européennes dans le respect des normes édictées par Bruxelles. Voilà le port doté d’un équipement performant que d’aucuns diront surdimensionné mais à l’époque le port était optimiste, lui qui débarquait de forts tonnages de sardines, d’anchois et de thons sans négliger la pêche côtière que les sardiniers pratiquent l’hiver, tandis qu’à la même saison les civeliers sillonnent l’estuaire de la Vie.

A partir de 2000, l’horizon s’est s’obscurci. Pour certaines espèces pêchées intensivement, les réserves halieutiques s’épuisaient. Bruxelles décida des mesures drastiques. En France, le plan Mellick conduira à la destruction de nombreuses unités du port et à la dispersion de leurs équipages détruisant autant de savoir faire collectifs et des pans entiers de la culture maritime.

Et maintenant ? La criée de Saint Gilles Croix de Vie occupe la 29ème place sur les 36 que compte la France avec 3 378 tonnes de poissons dont 2 285 tonnes de sardines. Elle assure la vente de 86 espèces de poissons et 4 de crustacés et fruits de mer pour une valeur de 6,3 millions d’euros en 2014. Depuis 2011, la vente est en ligne suivie par une vingtaine d’abonnés. La criée est alimentée par une flottille de 44 unités manoeuvrées par 110 marins qui pratiquent trois types de pêche : au large pendant 3 à 5 jours, côtière de 1 à 3 jours et la petite pêche à la journée. La criée écoule les 7 prises en 3 ventes par jour s’échelonnant de 5h30, 7h à 14h30 tandis que la vente de la sardine s’effectue à la saison en continu. Alors que le port de Saint Gilles Croix de Vie garde ses caractéristiques de port de pêche authentique, des menaces sérieuses se sont profilées sur l’avenir de sa criée à compter du 1er janvier 2017 au profit du port des Sables d’Olonne dans le cadre d’une politique de rentabilisation des équipements et des infrastructures maritimes. Cette approche quantitative ne prenant pas en compte le rôle moteur des activités du port sur le dynamisme du tourisme et plus largement de l’ensemble du littoral a heurté les élus locaux. C’était aussi tenir pour peu le rôle économique et social du port et de sa criée qui génèrent plus de 200 emplois sans compter les activités qui leurs sont liées. Ils décidèrent, le 5 février 2015, de doter l’intercommunalité d’une compétence maritime renforcée incluant les ports de plaisance et le port de Saint Gilles Croix de Vie.
Depuis lors il revient à la Communauté de Communes d’élaborer son projet maritime pour le développement du Pays de Saint Gilles Croix de Vie. Trois axes seront à satisfaire : – Promouvoir le label « poisson de Saint Gilles Croix de Vie » au service des pêcheurs et des mareyeurs locaux. – Redynamiser la gestion des équipements du port dont en 2013, la Chambre Régionale des Comptes avait mis en évidence la rentabilité et le fort potentiel, – Poursuivre la mutualisation les services entre le port de plaisance géré par la SEMVIE et le port de pêche. Des études sont déjà lancées afi n de concrétiser ces perspectives et de rassurer quant à l’impact financier de la décision sur le budget de la Communauté de Communes et plus largement sur la fiscalité locale. La criée dite aussi centre de marée est le noeud des échanges entre pêcheurs, usines de conserve et mareyage. Depuis 2015, les décideurs locaux se sont montrés déterminés à maintenir cet équipement indispensable à l’avenir du port et des métiers de la mer. Facteur décisif de notre identité collective, il est la source de notre attractivité touristique. Les faits donnent raison aux élus qui misent sur notre criée dont le tonnage de poisson vendu ne cesse d’augmenter.

*Du nom de l’inventeur, Nicolas Appert (1774-1841) qui mis au point la conservation de longue durée des aliments par la chaleur.

Michelle Boulègue
Sources :
Gilles Héraud, ancien directeur de la criée.
Louis Vrignaud, dont les mémoires « J’ai posé mon sac à terre » (2005) sont un témoignage vivant d’une tranche de la vie du port.

Bulletin 2016 Histoire - Récits - Mémoire

Vendanges dans les dernières vignes de Saint Gilles Croix de Vie

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Les vendangeurs parmi les rangées de vigne de la Bégaudière (photo VIE)

Les vendangeurs parmi les rangées de vigne de la Bégaudière (photo VIE)

C’est dans un petit coin près de la zone de la Bégaudière que les vignes du propriétaire récoltant, Gérard Richard, ont été vendangées en septembre 2015, sous un soleil généreux, par une bonne douzaine de vendangeurs, des amis et de la famille, séniors et jeunes, qui se sont retrouvés dans cette ambiance à la fois laborieuse (pénible pour le dos) et festive des vendanges à la main. Après la destruction en 2014 d’une vigne exploitée rue de Bellevue (décès du propriétaire), ce sont les dernières vignes de Saint Gilles Croix de Vie, cultivées sur un plateau schisteux couvert d’argile de décomposition parsemée de débris de fi lons de quartz, à une altitude de 25 m, à 1,5 km de la plage du Jaunay, bénéficiant de la douceur atlantique et de l’ensoleillement vendéen. L’ensemble du champ de vigne de la Bégaudière (4 200 m²), dont Gérard a hérité de son père en 1995, est constitué de deux parcelles de cépages différents. Une première parcelle de vigne (1 600 m²) est cultivée de plants du cépage «Pinot Noir» (également utilisé pour la production du champagne), représentant 8 rangées sur 110 m de long. Une deuxième parcelle de vigne (2 600 m²) est cultivée de plants de cépage appelé «6000», installés en 1960, représentant 13 rangées sur 110 m de long. Le libellé du cépage «6 000» correspond au numéro de plant hybride demandant moins de traitement phytosanitaire, croisement de cépages américains et français permettant une meilleure résistance aux maladies comme le phylloxera – fléau de 1875 ou le mildiou. Ces deux parcelles de cépages différents donnent des vins respectivement rosé et rouge, au goût fruité.

D’autres vestiges de vignes, abandonnées ou préservées en petite surface dans des jardins sont encore présents sur ce plateau et dans les dunes du Jaunay. Dans les dunes du Jaunay, les vignes maintenant abandonnées étaient cultivées dans les mottées (petites parcelles de cultures closes de talus de sable parfois soutenus par des arbustes comme les tamaris, les atriplex). Le cépage hybride Noah résistant aux maladies était exploité facilement dans certaines de ces mottées, bien que le vin produit, de qualité médiocre, ait la réputation de «rendre fou et aveugle» (du fait du méthanol produit lors de la fermentation). Ce vin était autrefois utilisé également pour confectionner la trouspinette artisanale. La confiture était également fabriquée avec des grappes bien mûres. La culture de ce cépage est prohibée depuis 1935. Généralement les mottées étaient cultivées par les habitants aux conditions modestes (paysans sans terre, marins…) qui, outre la vigne, produisaient des légumes de subsistance (pommes de terre, ails, oignons…) et des fruits (fraisiers). Traditionnellement, la culture de la vigne permettait aux habitants de la commune de Saint Gilles sur Vie de produire quelques décalitres voir quelques hectolitres de vin essentiellement pour leur propre consommation. Côté de Croix de Vie, contrairement aux marinsde Saint Gilles qui avait une autre activité comme l’agriculture, les marins Croix de Viots étaient purement marins. Ils auraient d’ailleurs eu du mal à avoir des vignes dans les marais qui les entouraient. Cependant la ferme du Gabio (rue de même nom) exploitait quelques rangées de vigne. Rappelons qu’en 1939, la Vendée était le département qui comptabilisait le plus grand nombre de propriétaires récoltants (source :Jean Marcel Couradette, directeur de CAVAC).
Plus consistante qu’en 2014 (faible volume de raisin), la récolte 2015 s’annonce de bon rendement et de bonne qualité, notamment en raison d’une période estivale bien ensoleillée. Les vendanges se font à la main, à raison de 2 vendangeurs par rangée, de part et d’autre afi n de faciliter la coupe des grappes avec le sécateur du vigneron. Les grappes coupées sont placées dans des seaux de 25 litres portables à la main. Des vendangeurs affectés au portage vident le raisin des seaux dans des bacs plus grands. A la fin du ramassage, les grands bacs sont transportés sur des remorques vers la cave-pressoir située dans le vieux Saint Gilles. Les vendanges sont précédées de différentes interventions sur la vigne tout au long de l’année : la taille,réalisée en janvier-février, a pour but de laisser deux galles par pied. En juin, les nouveaux sarments sont éboutés par une taille, évitant ainsi que la sève ne se disperse dans l’extrémité des rameaux non porteurs de grappes. Les traitements phytosanitaires raisonnés sans insecticides chimiques sont appliqués à la vigne : bouillie bordelaise 5 à 6 fois par an, de même que le soufre.
Revenons aux vendanges des vignes de la Bégaudière où le raisin est transporté par remorque vers la cave-pressoir rue Raynaud. Datée du 17 siècle (l’arrière-grand-père de Gérard né en 1846 a connu la maison telle quelle, à ceci près que le pressoir n’existait pas), la bâtisse qui abrite la cave à vin est située à l’angle de la rue Raynaud et de la rue Soeur Saint Sulpice (à proximité de l’ancien couvent). Les murs de 80 cm de large ont été édifiés avec les pierres de lest déchargées des navires venus généralement à lège (sans cargaison) dans le port dans le but de charger les marchandises à exporter notamment le sel, les grains et les vins de pays (activité de port de commerce qui se développa à partir du 15e siècle jusqu’au 18e siècle).
La cave à vin qui dispose d’un pressoir manuel a été aménagée il y a 80 ans par le père de l’actuel propriétaire récoltant. C’est depuis environ une dizaine d’année la seule cave-pressoir de la commune. Pourtant dans la années 1950-60, il y avait encore une trentaine de caves. Les raisins transportés depuis la vigne dans des grands bacs sont déversés dans la cage du pressoir (contenance d’environ 3 à 4 hectolitres). L’assistant vigneron Jean Guibert, cousin de Gérard, procède à l’assemblage des gorets (madriers de bois peint en rouge) qui permet de constituer la charge sur lequel le vérin manuel exercera la pression, écrasant les grappes contenues dans la cage du pressoir Manuellement l’assistant vigneron lentement actionne le vérin via un levier qu’il manipule de haut en bas. Le moût, jus de raisin brut, ne tarde pas à couler au pied de la cage vers un bassin de collecte précédé d’un filtre.
Avant de placer le moût grossièrement filtré dans la tonne, barrique de type bordelais en châtaignier de 440 litres, celle-ci est étanchée. L’enfutage (mis en fût) du moût qui s’écoule petit à petit du pressoir est également effectué à la main. A la fi n de la dernière pression du premier cycle, les grappes vidées de leur jus tassées sont extraites de la cage pour y être égrenées, puis remises dans la cage pour un nouveau cycle de pression. Un troisième cycle de pression est encore effectué après un autre égrenage des grappes. Le tout dure de 3 à 4 heures.
La fermentation du moût dans la tonne dure 2 à 3 semaines. La tonne est alors complétée afin qu’il y ait le minimum d’air. Il faut attendre 2 à 3 mois pour pouvoir tirer le vin, effectuer la mise en bouteille ou le transvaser dans des tonneaux plus petits (220 ou 110 litres). La production moyenne tourne autour de 4 hl de rosé et 8 de rouge.
La journée du patrimoine en septembre rend hommage à la présence de cette cave-pressoir encore en activité que le propriétaire Gérard Richard fait visiter aux participants du circuit commenté des vieilles ruelles de Saint Gilles.

Les 4 aires viticoles des Fiefs vendéens et les vignes de la Bégaudière (cartographie VIE d’après source Wikipédia

Les 4 aires viticoles des Fiefs vendéens et les vignes de la Bégaudière (cartographie VIE d’après source Wikipédia

Bientôt, ces vendanges ne seront plus qu’un souvenir car l’expansion de la ville à l’est ne laissera plus le choix de conserver ces vignobles au sein d’une zone urbanisée à la fois résidentielle (le champ voisin accueille un lotissement en cours de construction, les Vergers d’Eole 2) et artisanale, qui accueillera également le futur lycée et les aménagements liés. Par ces quelques mots et images, ce petit patrimoine et ce savoir-faire resteront en mémoire. Il restera les lambeaux de vignobles des vignes des dunes du Jaunay et surtout les vignobles de Brem-sur-Mer qui ont pu être sauvés grâce à la pugnacité d’une poignée de vignerons qui ont décidé d’améliorer leurs vins et de s’allier pour faire connaître le terroir de Brem, dans le cadre général des Fiefs Vendéens (4 zones d’appellation : Mareuil, Brem, Vix et Pissotte) avec la labélisation AOVDQS (appellation d’origine vin délimité de qualité supérieure) obtenue en 1984. Depuis février 2011, les Fiefs Vendéens ont obtenu le passage à l’AOC (Appellation d’Origine Contrôlée). Avec une légère saveur de pomme, les vins blancs sont issus des cépages Grolleau gris et Chenin blanc. Les rosés légers et les rouges sont issus des cépages de Pinot noir surtout et aussi de Gamay, de Cabernet, de Négrette et de Cabernet Sauvignon. Certains domaines viticoles, bouleversant les habitudes vendéennes, sont même devenus prestigieux dans la fi lière, comme le domaine «La Rose Saint Martin», le domaine «Lux en Roc», ou le domaine Saint Nicolas, ce dernier s’étalant sur 32 hectares en culture bio-dynamique, sans désherbant, ni engrais et produit chimique de synthèse. Méconnu, le terroir des vins de Brem a pourtant une longue histoire. Introduite par les Romains pour monnayer les achats de sel, la vigne se développe au Moyen Âge, sous l’impulsion des moines. En eff et, les fi efs où est cultivée la vigne appartiennent aux abbayes environnantes. À cette époque, le cépage chenin, dit «Franc Blanc», qui reste actuellement utilisé, est particulièrement apprécié des marins. Exploités ensuite par les paysans, les vignobles de Brem qui reposent sur des sols argileux et très caillouteux, eux-mêmes sur un soussol de schiste et de rhyolithe, ont sans cesse été améliorés, bien que la consommation se soit limitée essentiellement aux campagnes environnantes. Le phylloxéra (puceron ravageur) touche les fi efs vendéens en 1875, ce qui conduit à cultiver des cépages hybrides.
À partir de 1953, ces cépages hybrides sont progressivement remplacés par de plus nobles, tels que la Negrette, le Gamay ou encore le Pinot noir. La dénomination «Anciens Fiefs du Cardinal», appellation d’origine simple, est donnée aux vins de ces terroirs, en 1963.

Denis.draoulec22@orange.fr