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Bulletin 2020

ROUE PÔLE-HOMME

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par Pierre Garcie dit Ferrande
Le Grant Routtier (1483 – 1502 – 1520)

 

 

Roue Pôle-Homme de Pierre Garcie – 1520

Lorsque j’ai commencé, en 2010, à transcrire le texte de Pierre Garcie dit Ferrande, je savais que la figure qu’il représentait à la page 5 du Grant Routtier (1520) était encore une énigme. Puis un événement fortuit m’a conduit à Lisbonne où j’ai pu relier cette représentation à la Roue Pôle- Homme, représentée au Musée maritime portugais.

Suite à la publication de l’ouvrage, «Pierre Garcie dit Ferrande – le routier de la mer, v.1490 – 1502 – 1520», CRHIP – 2015, de nombreuses questions m’ont été posées sur cet instrument de navigation, son origine, son utilisation. Aussi, ce premier document (deux autres suivront en 2021), tente d’y apporter quelques réponses, en particulier l’inscription de Pierre Garcie dit Ferrande au cœur de la science nautique des XVe et XVIe siècles.

Pierre Garcie, Le Grant Routtier, 1520  [J’ai] composé et [je tai] envoyé le présent livret,  qui  t’apprendra  à  reconnaître  et conntre  les  noms  des  vents  et  leurs rumbs, en présupposant toutefois que tu saches, toi ou un autre, distinguer [le cycle de] la Lune [de celui] du Soleil. Le Soleil et la Lune sont les guides et gardiens de tous les  braves  compagnons  qui  voguent  et naviguent à travers les ondes innombrables de la mer. Toutefois, bien que le Soleil et la Lune te permettent de reconntre et conntre les heures – le Soleil, de jour et la Lune, de nuit – j’ai voulu te donner à savoir et reconntre sans voir ni Soleil ni Lune lheure de minuit et l’aube du jour.

S’ensuit la figure qui apprend à reconntre et savoir les heures de nuit, c’est-à-dire minuit et l’aube du jour, sans Soleil ni Lune ni compas, et sans horloge mesurant les heures ou les demies, avec les noms et les rumbs des vents, ce qui est une chose très délicate et nécessaire pour l’habile et ingénieux métier de la mer.

La    Roue    Pôle-Homme,      instrument marinisé au XVe   siècle, offre au marin un cadran des heures, un cadran aux étoiles,  un  cadran  compas,  un  cadran solaire,  un  cadran  lunaire,  un  cadran des marées, avec leurs Règlements. Pierre Garcie dit Ferrande, né à Saint- Gilles-sur-Vie en 1441, est un des tout premiers marins  scientifiques qui initie la  communauté  maritime  française  à une navigation à l’estime avec un apport de l’astronomie.
Il engage ainsi une génération de marins vers la navigation hauturière.

Le Grant Routtier, que Pierre Garcie dit Ferrande termine en 1483, est publié en 1502 et 1520 jusqu’en 1662. Il donne à la communauté maritime française le moyen de naviguer au large. Pierre Garcie rappelle l’importance de cette avancée scientifique maritime : com- ment naviguer sans voir la terre et sans instrument de marine autre que la Roue Pôle-Homme. Cet instrument, marinisé à la fin du XVe siècle au Portugal, permet de se positionner avec ou en l’absence de quadrant et de compas, de vérifier le temps avec ou en l’absence de sablier (horloge), de calculer l’âge de la Lune et des marées.

une science appliquée

Le XVe siècle est une période charnière pour la navigation côtière. Celle-ci prend son essor vers le large grâce à l’avancée scientifique. Elle va bénéficier de deux apports, celui du monde arabe et celui du Portugal (dont Christophe Colomb, 1451 – 1506 est l’éclatant témoignage). Les méthodes des  navigations  arabes et occidentales ne sont pas des copies identiques. Elles ont, cependant,  le point commun d’être le résultat d’une collaboration entre des scientifiques et des marins. La transmission des savoirs scientifiques est affaire de savants, alors que la transmission des techniques est affaire de professionnels. Pierre Garcie dit Ferrande (1441-1502) est un marin français et un savant qui expérimente cette science. Il en fera un trésor avec le premier routier européen, Le Grant Routtier – 1483 et 1520, viatique indispensable pour tous les marins européens jusqu’au milieu du XVIIe siècle.

de la navigation

En raison de l’influence directe des contraintes naturelles, comme le  vent, les tempêtes, les marées, le navigateur a essayé de s’affranchir de la navigation à vue de terre par des méthodes empiriques. La navigation  à  l’estime lui a permis d’augmenter son domaine d’action.  L’estime  est  la  méthode  de navigation qui consiste à déduire la position actuelle du navire  à  partir  de sa route et de la distance parcourue depuis sa dernière position connue. Elle peut être résolue par le calcul ou par un graphique, mais seule la deuxième solution est accessible au navigateur médiéval, précisément grâce au portulan ou carte marine sur lequel le navigateur va reporter par un graphique tous les changements de route induits par les diverses manœuvres engendrées par les sautes de vent. Si le premier problème du navigateur : savoir quelle direction prendre est résolus par la boussole et le routier ou bien par catalogue des routes usuelles, c’est grâce à l’estime que l’on va résoudre ceux afférents au contrôle de cette route. C’est une méthode de calcul du point en fonction de deux paramètres mesurés : le cap et la distance. Ce sont ces deux  avancées qui ont permis d’élaborer le compasso, ou routier C’est un catalogue de directions et un catalogue de distance. Le Routier de la mer de Pierre Garcie s’inscrit dans cette démarche.
Il était alors temps de faire appel à la recherche appliquée. Et c’est le début de la navigation astronomique. Dès qu’il a fallu s’éloigner des côtes, le repère naturel pour les navigateurs a été le ciel avec ses astres : le Soleil, la Lune, les étoiles de la voûte céleste.
Le Routier de la mer de Pierre Garcie précise aux marins, pour la première fois en Europe, l’utilisation d’un instrument nautique, la Roue Pôle-Homme, qui permet le positionnement à partir des astres. Il peut alors confirmer ou infirmer les repères, amers, sonde, courant, rhumbs et distances pour recaler sa position estimée en vue de terre à intervalles réguliers.

étude du creuset portugais

Taqi al-Din al-Shami al-Assadi … de l’Observatoire de Galata, fondé en 1557 par le sultan Soliman.

Jusqu’au milieu du XIIIe siècle, la Roue Pôle-Homme est  inventée  à  partir des  réflexions  arabes  sur  l’astrolabe, instrument qui permet le calcul, à terre, de la latitude d’un  lieu  pour  implanter un lieu religieux et du calcul de l’heure nocturne pour  rythmer  les  prières. Les plus anciens textes en latin sur l’astrolabe paraissent provenir de l’abbaye de Ripoll ; ils sont contenus, en particulier, dans un manuscrit copié au Xe  siècle dans cette abbaye.
Une  seconde  période,  à  partir  de  la deuxième moitié du XIIIe siècle est caractérisée par le nombre et l’intérêt de nouvelles recherches, par la diffusion inouïe de  certains  instruments,  bref une période d’expansion directement liée au rôle joué par tout ce matériel dans l’enseignement universitaire, plus particulièrement au Portugal, lieu privilégié où la transmission de cette science  des  Arabes  vers  l’Occident est la plus évidente. C’est ce problème qui était à l’ordre du jour au Portugal à la fin du XVe  siècle et qui fut étudié et résolu par la Junta dos matematicos, avec le Règlement de Munich et celui d’Évora [Regimento do estrolabio e Tractado da Spera do Mundo], traitant dans un texte élémentaire, accompagné de tables approximatives de la plus grande simplicité, la méthode de calcul des latitudes par la hauteur du Soleil. Ces tables ont comme point de départ l’Almanach perpetuum (1473 à 1478) de Zacuto. L’examen de ces œuvres remarquables nous montre de combien les marins portugais devançaient leurs concurrents espagnols dans l’art de la navigation, au moment même où les deux peuples se disputaient la division du globe.
Le Routier de la mer de Pierre Garcie est le premier document français qui décrit, dès 1483, ces avancées scientifiques nautiques nécessaires pour la navigation au large.

étude des instruments

Avant  le  XIVe    siècle,  les  instruments d’astronomie sont établis pour un usage à terre. Les arabes, puis les portugais, cherchent à les mariniser. La vraie nou- veauté   des   marins   portugais   réside dans les instruments utilisés : l’astrolabe nautique,      le     quadrant      nautique, l’arbalestrille, la Roue Pôle-Homme. L’astrolabe,   qui   mesure   la   hauteur du  Soleil,  sera  adapté  en  mer  sous une   forme   très   simplifiée,   l’astrolabe nautique, (en bois au début). En raison du  roulis  et  de  la  difficulté  d’observer le  Soleil  directement,  il  sera  utilisé  à terre,  à  l’escale.  Le  marin  utilise  aussi l’arbalestrille ou bâton de Jacob que l’on utilise sur le bateau lorsque la mer est calme et sans houle.

Mais il est un instrument ancien, utilisé par les religions pour définir la latitude des lieux Saints et l’heure nocturne : la Roue des heures (futur nocturlabe). Les astronomes vont offrir aux  navigateurs un instrument marinisé, la Roue Pôle- Homme, avec une  méthode  pratique et largement utilisée pour repérer le passage de l’Étoile Polaire au méridien inférieur ou au méridien supérieur.

Pierre Garcie dit Ferrande un marin français moderne

Le Grant Routtier de Pierre Garcie dit Ferrande est le premier manuscrit fran- çais qui explicite, dès 1483, imprimé en 1502 et 1520, l’utilisation de la Roue Pôle-Homme. Cet ensemble permet de calculer l’heure nocturne, la hauteur de la Polaire et par déduction la latitude du lieu, puis de calculer l’âge de la Lune en vue de définir l’établissement d’un port. Cette base scientifique sera, dès le XVe siècle à l’origine des documents obliga- toires à bord de tous  les  bateaux  : les Pilotes ou l’Almanach nautique, actualisés jusqu’à ce jour.

la roue Pôle-Homme de Pierre Garcie, un cadran des heures

La Roue Pôle-Homme est un cadran des heures qui est étalonné en 24 heures par l’aiguille céleste : Étoile Polaire > Gardes.
Pierre Garcie annonce un instrument nautique, en l’absence de sablier (horloge), quadrant (compas) et boussole (compas). Cette Roue Pôle-Homme présente une roue de 24 secteurs, utilisée comme 24 heures pour la couronne extérieure (2 fois 12 heures) et 24 quinzaines de jours pour la couronne intérieure avec un corps humain au centre. Le sens est direct d’est en ouest, (sens inverse des aiguilles d’une montre).

figue 1

En Atlantique, un marin qui veut calculer l’heure la nuit du 15 février 1520 met la Roue Pôle-Homme face à soi (figure 1), contrairement à une utilisation normale d’une rose des vents qui est  placée  horizontalement  pour  les mesures d’angle. Du point de vue astronomique, et contrairement à une carte terrestre,  vous  observez  des  objets situés au-dessus de vous et non en des- sous : d’où le fait que l’est et l’ouest sont respectivement à gauche et à droite ; le haut est le sud et le bas est le nord.  Si on observe le ciel on constate que les  étoiles  tournent  autour  du  Pôle, de la droite vers la gauche, quand on les  observe,  face  au  nord  sous  nos latitudes. Le Soleil et la Lune tournent, quant à eux, de la gauche vers la droite toujours dans l’hémisphère nord, mais on les observe face au sud. Pourtant le  mouvement  apparent  des  astres étant  dû  à  la  rotation  terrestre,  les astres  tournent  d’un  même  mouve- ment  dans  l’espace,  c’est  la  position de  l’observateur  qui  les  fait  paraître changer de sens. Il faudrait spécifier chaque  fois  la  position  de  l’observateur : face au sud ou face au nord ; les explications deviennent alors pénibles. Pour y remédier, on prend pour repère cet homme de la Roue Pôle-Homme, épinglé  sur  le  Pôle  Nord  céleste  et qui regarde donc toujours vers le sud et on parlera de la position d’un astre en disant qu’il est dans le bras droit ou bien dans le bras gauche. La Polaire étant  au  nombril  du  bonhomme,  le méridien coupe l’horizon par les pieds au nord et dans le prolongement de la tête au sud. On sait désormais de quoi  on  parle  d’une  façon  simple.  Il s’agit donc d’une simple convention de signe exactement comme on a inventé tribord et bâbord qui sont des directions repérées par rapport à l’avant du navire, alors que les mots de droite et gauche sont un repérage par rapport à l’observateur.

la roue Pôle-Homme de Pierre Garcie, un cadran compas aux étoiles

Pierre Garcie propose le calcul de la hauteur de l’Étoile Polaire,  Polaris,  et de sa déclinaison au Pôle Nord, avec la Roue Pôle-Homme utilisée comme quadrant.

  • la première couronne de 8 vents représente 360°, étalonnée par quart de 1 vent = 45° 
  • la deuxième couronne de 24 quarts représente 360°, étalonnée par quart de 15° 
  • la troisième couronne de 32 quarts (dessin étoilé), représente 360°, étalon- née en quart de 11,25° (ou 11°15’)

 

 

La Roue Pôle-Homme est un cadran compas pour prendre la hauteur de Polaris et par déduction la latitude d’un lieu 

  1. tenir la Roue devant soi, l’axe Nord-Sud dans l’axe du corps Tête/Pied ;
  2. orienter la Roue de manière que la car-dinale EST soit sur l’horizontale ou ligne d’eau ;
  3. trouver l’azimut de Polaris sur le bord extérieur de la couronne, en tendant + ou – le bras qui tient la Roue ;
  4. compter le nombre de quarts de l’EST à Polaris, soit ici : 3 quarts ;
  5. chaque quart valant 15° (cadran-compas de 360°, 15 ° par 24 heures ; ou 11,25°, par 32 quarts), l’exemple donne : 45° ;
  6. La mesure se faisant à minuit et au moment du calcul de l’heure, il est possible de relever la déclinaison de Polaris par rapport au Pôle Nord (+ ou – 3,5°).

Cette valeur sera utilisée pour corriger la hauteur de la Polaire. Cette rectification se fait avec la figure du nombril de l’homme comme ajustement.
Le marin  applique  la  rectification en plaçant la Polaris sur le bord du nombril déformé. Pour l’exemple  ci-contre  et  en  fonction  de la position de la Petite Ourse, il est possible d’ajouter 3,5° à 45°.

Sources utilisées :
Bensaúde Joaquim, ingénieur et historien portugais, a apporté une contribution remarquable à l’ histoire des grandes découvertes maritimes portugaises et en particulier sur le Règlement de l’ astrolabe, appelé aussi Règlement de Munich [1509] et Règlement d’ Évora [1516]. Com’ Nougué Michel, ingénieur et historien français, a contribué à l’ apport de la science nautique arabe avant l’ essor des Portugais. Je
m’ appuie sur son doctorat CNAM.
Beaujouan Guy, Poulle Emmanuel, Les origines de la navigation astronomique du xive au xve siècle, Paris, SEVPEN. [1960]. et Bernard de Maisonneuve, Pierre Garcie dit Ferrande - le routier de la mer, v.1490 - 1502 - 1520, CRHIP, 2015.

Bernard de Maisonneuve, septembre 2019 – garciepierre@gmail.com

Bulletin 2018 Histoire Récits Mémoire

Gabriel Maratier, homme de conviction.

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Gabriel Maratier en 1931

Ils se font face. Comme deux musiciens s’apprêtant à interpréter une partition en duo se dit Gabriel.

L’image le fit sourire tandis qu’il lançait un coup d’œil de connivence à Fernande qui le fixait de ses yeux si bleus qu’il en était décontenancé à chaque fois. Il se raidit, durcissant l’expression de son visage. « Pas commode le nouveau maître !» se dirent les grands qui le regardaient intensément, les bras croisés, figés, dans l’attente de ce que leur réservait ce premier jour de rentrée. Les petits étaient déjà sous le charme de la douceur de Fernande qui tout au long de sa carrière ne laissa aucun de ses élèves quitter sa classe sans savoir lire, sauf deux récalcitrants, à son grand regret.

En ce premier octobre 1921, les Maratier inauguraient leur carrière d’instituteur à Givrand. Une même et seule salle de classe pour les grands et les petits. Afin de concilier des enseignements différents et cependant simultanés, ils avaient organisé les pupitres de façon que leurs élèves respectifs se tournent le dos tandis qu’eux- mêmes se faisaient face afin de s’accorder d’un seul coup d’œil, selon le rythme et le contenu de leurs enseignements, alternant les travaux silencieux avec les explications au tableau.

Le 24 septembre 1919, ils s’étaient mariés à Saint- Martin- des- Noyers. Gabriel, juste démobilisé, avait rejoint Fernande en 1921à Givrand où elle avait été affectée pour son premier poste d’institutrice. Lui-même, nommé à Saint Gervais, avait fait tant et si bien qu’il venait d’être nommé directeur de l’école primaire de Givrand.

Tout promettait à Gabriel la carrière d’instituteur qui s’ouvrait.

Né le 27 mai 1899 d’un père, ébéniste, et d’une mère, couturière à façon puis commerçante, il baigna dès l’enfance ainsi que son jeune frère, Pierre, dans un milieu laïc et républicain qui mettait la formation des esprits au rang de vertu et plus encore l’aptitude à s’affranchir des idées toutes faites. Aux leçons de vie administrées en famille, au fil des faits et gestes ayant pour théâtre Saint- Martin- des- Noyers, s’était ajouté le vigoureux enseignement d’un hussard de la République, Anselme Roy qui lui fit obtenir en 1911 son certificat d’étude haut la main et décida de sa vocation future : « il sera instituteur !».

Elève brillant, avec une prédilection marquée pour les sciences, l’histoire et la géographie, doté de l’oreille absolue et d’une robuste constitution, Gabriel qui avait été reçu au concours des bourses départementales, élargit son horizon des connaissances à l’école primaire supérieure de Chantonnay de 1911 à 1915 où il prépara avec succès le concours d’entrée à l’Ecole Normale des garçons de la Roche- sur- Yon dont il sortit avec le brevet supérieur en 1918. Son père était déjà sous les drapeaux depuis 4 ans. Sitôt diplômé, Gabriel avait rejoint son régiment à Issoudun puis gagné la ligne de front dans les Vosges. Cette période le plaça sous le signe du maniement des armes mais aussi de la musique tant ses aptitudes en ce domaine le firent repérer par ses supérieurs tout comme un autre soldat, l’abbé Coumailleau avec lequel il noua une amitié durable.

Rendu à la vie civile en 1921 il retrouva les terrains de jeu de son enfance et sa jeune épouse, une fille du pays. Il se connaissait de toujours. Fernande, pupille de l’assistance publique avait été élevée dans une famille d’accueil des Essarts et passait ses vacances à Saint- Martin- des- Noyers. Elève douée et sérieuse, son institutrice avait convaincu l’administration de lui donner sa chance en lui faisant préparer le concours d’entrée à l’Ecole Normale des jeunes filles de la Roche- sur- Yon.  Gabriel n’avait pu échapper au charme de Fernande, douce et jolie et surtout auréolée du prestige, rare à l’époque, d’être diplômée de l’Ecole Normale.

Le couple d’instituteurs devint rapidement un pilier de la vie de Givrand. Gabriel était passionné de chasse et de pêche où il excellait, se régalant de tout ce que la nature lui apportait d’enseignement dont il faisait son miel auprès de ses élèves toujours heureux de troquer des heures de classes pour des leçons en plein air.

Bientôt les Maratier eurent la joie d’accueillir Lucette, née en 1922. Les contraintes de leur métier firent apprécier à ces laïcs de confier leur fille à la sacristine « Baptistine » qui ne manquait pas un office religieux avec la pouponne.

En 1930, la mort de Monsieur Maratier père, vaincu par la tuberculose fit envisager au couple de s’installer aux Sables d’Olonne pour y rejoindre la mère de Gabriel. Ce dernier venait d’ailleurs d’obtenir le poste de directeur de l’école primaire du Centre aux Sables- d’Olonne, quand l’inspecteur primaire en décida autrement en le réaffectant au poste de directeur de l’école des garçons de Croix- de- Vie, que Monsieur Pontoizeau , titulaire du poste dut laisser vacant, lui-même très affaibli par la maladie.

1931 vit donc les Maratier s’installer à Croix- de- Vie, Gabriel en qualité de directeur de l’école primaire et Fernande, institutrice à Saint Gilles en charge des classes de CP et de CE1. L’autorité indiscutée de Gabriel s’ajoutait à ses enseignements novateurs faisant de la nature le cadre privilégié de ses classes dès que le temps le permettait,

Passionné par tout ce qui touche au vivant et instruit des lois de la nature, Gabriel Maratier y puisait des leçons de vie pour lui-même et ses élèves sans manquer de leur inculquer vigoureusement les règles de vie en société que le sort humain exige de voir respecter pour survivre. Un jour de rentrée deux « grands » en vinrent aux mains dans la cour de l’école, bafouant la discipline s’imposant en ces lieux pour faire entendre d’autres lois que celle du plus fort. Gabriel Maratier retint les enseignants voulant les séparer et laissa le pugilat se dérouler. Le vainqueur n’eut pas le temps de savourer son succès. Déjà Gabriel Maratier était sur lui et lui infligea une punition publique rappelant à tous que l’école n’était pas la rue et qu’en ces lieux, les maîtres étaient l’autorité en charge de faire respecter les règles de la vie en société permettant de vider un différend autrement qu’en s’empoignant. Les anciens se souviennent encore de cette leçon sans parole qui faisait dire que le Maitre était dur mais juste.

C’était aussi un homme de cœur. Il suffit pour s’en convaincre de lire les quelques lignes écrites sur une feuille de cahier pliée en quatre que Gabriel Maratier lut devant tout le village réuni le jour des obsèques de trois de ses élèves tués un jeudi après-midi de 1945 par un obus découvert dans une casemate à Grosse Terre. Sans grandiloquence, il adressa d’abord aux parents des paroles chaleureuses de consolation puis, appelant chacun des enfants par leur prénom il sut, le temps de quelques mots, leur redonner leur vie de mômes et d’écoliers occupés aux choses de l’enfance quand le pire allait désormais laisser leur place vide sur les bancs de l’école.

Sa réputation d’enseignant, craint et respecté tant des parents que des élèves lui valut, en 1945, de se faire nommer directeur du cours complémentaire par Edmond Bocquier, alors inspecteur d’académie. L’estime que se portaient les deux hommes amena Edmond Bocquier à collaborer avec Gabriel Maratier à des recherches en paléontologie et à l’élaboration d’une collection de minéraux dont Gabriel, plus tard, fit don au Cours Complémentaire de garçons (futur CES Garcie Ferrande de Saint Gilles Croix de Vie). Gabriel Maratier, collectionneur passionné, rassembla de riches collections de papillons, et de coquillages que ses anciens élèves, devenus marins, se faisaient un plaisir de lui apporter ou de lui envoyer des quatre coins du monde.

Gabriel Maratier en 1970

De fait, le vivant sous toutes ses formes enthousiasmait Gabriel mais aussi la culture. Le besoin d’échange l’amena à mettre sur pied pendant l’occupation dans les années 1940 avec quelques complices, dont Madame Roland, chanteuse à Paris et Georges Adet, comédien, une revue locale très suivie et appréciée qui faisait alterner des scénettes enlevées et des pièces musicales. Ainsi les habitants découvrirent-ils les talents de flutiste de Gabriel Maratier et du pianiste, André Bristiel, diplômé du conservatoire de Paris et tout aussi conchyophile que lui, souvent consulté ainsi que son fils et sa petite fille tout aussi incollables.

Homme d’engagement et de conviction, ennemi de toute forme d’obscurantisme, Gabriel Maratier ne craignait pas d’être abrupt avec ses élèves et son entourage auxquels il apportait en retour son enthousiasme pour la vie qui irradiait sa pratique professionnelle et ses amitiés.

 

 

Michelle Boulègue à partir d’un entretien avec Catherine Croizé, petite fille de Gabriel et Fernande Maratier

Illustrations issues des archives familiales de Gabriel Maratier

Un élève se souvient :

Gabriel Maratier avait ses méthodes pour faire régner la discipline.
– L’indiscipliné était enfermé sous le bureau comme dans une niche et son immobilité était exigée et obtenue en tapant énergiquement des pieds si nécessaire.
-Un matin un élève est arrivé en retard au prétexte qu’on lui avait volé son vélo. Gabriel Maratier jeta un coup d’œil par la fenêtre et, la marée étant basse, il décida d’emmener la classe sur le port.
-«  On va voir si ton vélo est dans le port et s’il y est ça pourrait bien être toi qui l’y aurait envoyé ! »
De fait le vélo était bien dans la vase du port et l’élève avoua en être le responsable pour expliquer son retard.
-«  Je vais prévenir tes parents et tu n’es pas près d’avoir un vélo, je t’en fais la promesse ! ».

 

André Bristiel raconte :

« Un jour d’été, il faisait une chaleur éprouvante, j’ai vu arriver Gabriel Maratier hors d’haleine et cramoisi sous son chapeau. Il venait d’une traite avec un paquet volumineux sous le bras qu’il développa. C’était un cyprea arabica de bonne taille et d’une couleur inhabituelle que venait de lui envoyer un correspondant de la Nouvelle Calédonie. Les eaux à forte teneur en nickel pouvaient expliquer l’aspect étrange du coquillage. Il tenait absolument à discuter avec moi de son identification ; attendre, plus longtemps, un meilleur moment n’était pas supportable pour lui ».

 

Charles Grasset, son petit- fils n’oubliera pas !

Lors d’une partie de chasse, Charles, alors âgé de 8 ans, entendit son grand père, Gabriel lui intimer l’ordre de rester les jambes écartées et de ne pas bouger. Le gamin sentit éclater une décharge de plomb entre les mollets. Son Grand Père venait de pulvériser une vipère d’un coup de fusil impeccablement ajusté.

Bulletin 2018 Histoire Récits Mémoire

PAUL BLAIZEAU, UN PRETRE ATYPIQUE.

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Paul Blaizeau avec son frère Hilaire(collection Florentine Blaizeau)

Paul Blaizeau, un prêtre atypique

Je vous propose de faire un petit rappel avant de parler de Paul qui a été curé de Croix-de-Vie durant près de 30 ans, de juillet 1946 à courant 1975. Pour comprendre son ministère il nous faut évoquer ce qui l’a précédé ; dans les années 1800, les marins étaient les mal aimés d’une certaine église ; le taux de pratique religieuse était de l’ordre de 5 % ; 50 ans après, très peu de marins « font leur Pâques » ; pour comprendre ces chiffres, il faut tenir compte de la forte cléricalisation du catholicisme, face à l’offensive laïciste ; il reste que le monde maritime a suscité, sur l’Ile d’Yeu notamment, des vocations missionnaires rayonnantes dotées d’une surprenante capacité prédictive.

L’anticléricalisme qui prévalait à la fin du XIXème siècle n’équivalait pas chez les marins au rejet total de la religion ; on peut constater que beaucoup de bateaux étaient baptisés, un crucifix était souvent accroché dans la cabine du patron, enfin la participation aux services funèbres religieux était forte chez ceux qui côtoyaient la mort bien davantage que les terriens.

A cette époque la dévotion à la Vierge était importante chez ces hommes durs ; Marie était perçue comme la figure maternelle et on la suppliait, dans les grands périls, d’intercéder auprès du Tout Puissant, maître des tempêtes.

On peut noter aussi l’attachement de beaucoup de foyers marins à l’école catholique ; ainsi à Saint- Gilles- sur- Vie, en 1902, un mouvement de protestation s’est créé pour que les religieuses restent dans les terres ; une pétition est signée par la totalité du conseil municipal et par beaucoup de citoyens. Quand les sœurs de Saint Charles prennent la direction d’Angers, la maison mère, elles sont entourées d’un bon millier de personnes dont beaucoup de marins qui s’époumonent en criant « Vive la Liberté, à bas les sectaires, à bas les francs- maçons ! ».

En 1888 a lieu une mission qui attire toutes les classes de la société ; un grand mouvement religieux se manifeste ; une centaine de marins se relayent, croix sur la poitrine et chapelet autour du bras, pour porter d’une façon triomphale une antique statue de Notre Dame de Recouvrance ; mais  c’est aussi la période ou s’exerce une pression cléricale très forte ; le clergé est fortement encouragé à sonder les familles pour qu’émergent des vocations de prêtres afin d’établir « le royaume de Dieu sur terre ». Cela conduit des marins à traiter les prêtres venus du bocage de curaillons.

Paul était l’aîné de 7 enfants ; il est né le 13 octobre 1911 à Saint- Hilaire- de- Voust ; son père Louis était facteur sur la commune et sa mère tenait le bureau de poste ; Paul a fréquenté l’école publique avant d’entrer au petit séminaire de Chavagnes- en- Paillers ; il y avait beaucoup d’amour et de joie dans le nid familial. Louis était musicien et enseignait le solfège et le chant à ses enfants. Il jouait aussi de la clarinette et du saxophone ; c’était un autodidacte en la matière ; sa fille Florentine m’a dit « on chantait toujours à la maison » ; cette tradition s’est perpétuée plus tard quand les parents ont habité près de Paul rue de la Broche à Croix- de -Vie ; la famille aimait se retrouver toute entière auprès de l’harmonium pour chanter à l’église.

 

Paul a été ordonné prêtre le 29 juin 1936 à 25 ans et a été nommé professeur d’anglais au Collège Richelieu à la Roche- sur-Yon ; il a senti tout de suite que ce n’était pas sa vocation lui qui rêvait de terres lointaines comme la Chine ; il a ensuite été nommé comme vicaire à Croix- de- Vie le 7 août 1937 ; le milieu marin fut une grande découverte pour lui ; hélas je n’ai trouvé ni archives ni témoins de ses quatre années passées à Croix- de -Vie. Puis vint la période de mobilisation ou il revint avec un éclat d’obus dans un genoux. Le 1er septembre 1942, nommé vicaire aux Sables- d’Olonne, il est devenu aumônier diocésain de la J.M.C. (jeunesse maritime chrétienne).

Le 22 juillet 1946, comme curé de Croix– de Vie, il retrouvait le monde maritime qu’il chérissait tant ; c’est le 23 août qu’il arriva en grande pompe…par la mer sur une vedette de la marine escortée d’une flottille de bateaux de pêche, accueilli par des chants de marin.

Durant son long ministère Paul a été avant tout l’aumônier, l’ami des marins et de leurs familles. Pour se préparer à cette tâche il avait tenu à suivre une formation en 1938 à l’Ecole Sociale Maritime de Saint- Sevran ; les cours étaient assurés par Louis Lebret et portaient sur le syndicalisme maritime, le capitalisme, les us et coutumes du milieu, les valeurs propres au monde maritime (entraide…) ; Paul était enthousiaste et écrivait à son Vicaire Général du diocèse pour lui dire « cela fait du bien de se retrouver avec un tel maître…cela m’ouvre beaucoup l’esprit et pourtant j’ai fait de bonnes études de sociologie au séminaire ».

Il a toujours été l’animateur d’un groupe de marins chrétiens et il tenait beaucoup à ce que ses vicaires successifs rencontrent les marins au port, à leur domicile dans le cadre des visites paroissiales ; la J.M.C. était très florissante à Croix- de- Vie et comprenait après la guerre une vingtaine de membres ; En 1965, elle a été à l’origine d’une exposition très intéressante sur le métier de marin avec des panneaux d’information, 2 maquettes de bateaux, des filets et du matériel de pêche ; je l’avais visitée à l’époque et avait été très impressionné par le dynamisme et l’esprit créatif qui régnait dans cette équipe de jeunes.

Paul, toujours bien en verve, avait un don inné pour la prédication ; il captivait son auditoire à tel point que des giras et des girases traversaient le pont pour l’écouter ; il savait parler de l’Évangile en termes simples ; pour lui l’a.b.c de tout chrétien devait se résumer à cette parole du Christ rapportée par l’apôtre Jean « Celui qui dit aimer Dieu, alors qu’il a de la haine contre son frère, est un menteur ».

Certains paroissiens ne l’aimaient pas comme cette femme écrivant à l’évêché en invoquant « ce curé qui n’était jamais là et qui passait son temps à boire un coup avec Les marins ».

Paul accordait beaucoup d’importance à la culture ; il a, avec Marie Thérèse Boité, donné beaucoup d’extension à la bibliothèque paroissiale et tenait à évoquer les ouvrages nouveaux dans le bulletin paroissial ; il lisait beaucoup et montait régulièrement à Nantes, à la librairie Lanoë, faire une provision de livres ; il organisait régulièrement des conférences dans le cadre de la paroisse et du Cercle Notre Dame du Bon Port (nous y reviendrons) ; elles portaient sur des sujets très variés :

L’Eglise et la Paix en 1953 avec Me Robert, la Chine en 1958 avec Mr Rochereau, l’U.R.S.S. en 1961 avec Mr Mabit, la Bible en 1964 avec le chanoine Vernet, « comment la Vendée faillit devenir protestante » en 1971 avec lui-même etc.

Revenons à Paul ami des marins ; ce dernier était très soucieux de voir ces derniers gagner leur vie par ce dur labeur ; il accordait beaucoup d’importance à tout ce qui favorisait l’entraide entre gens de mer. C’est ainsi, qu’après une saison sardinière catastrophique en 1955, il lança un appel à la solidarité invoquant la détresse des pêcheurs et invitant ses paroissiens et les autres à tout faire pour que « les familles ne souffrent pas du froid et de la faim cet hiver ». La paroisse organisa un gala de solidarité qui eut lieu le 11 novembre au cinéma Familial avec un groupe folklorique de Saint Gervais « les Joyeux Corsaires ». Cet appel fut relayé par l’évêque qui, dans un communiqué, évoquait les pêcheurs dont le gain se situait pour la plupart entre 60 000 et 65 000 F. L’évêque décida de renoncer au produit la quête de la Toussaint pour les séminaires et de l’affecter toute entière aux familles des pêcheurs les plus éprouvées.

C’est à cette époque qu’un groupe de marins dit à Paul « Monsieur le curé si vous tombiez à l’eau on serait dix à se disputer pour aller vous chercher ».

A mettre aussi, à l’actif de Paul, l’émergence du Cercle Notre Dame du Bon Port qui existe toujours (Présidente Andrée Simon – 70 membres environ). Le cercle était surtout fréquenté par des gens de milieu populaire. Il   y régnait un bon esprit de camaraderie et on y jouait aux jeux de société et surtout aux boules le samedi soir ; le repas annuel, préparé par des femmes, donnait lieu au débouchage de bonnes bouteilles et à des chants répétés par toute l’assistance. Un voyage était organisé tous les ans ; les bénéfices de l’association allaient au secours Catholique et aux écoles libres.

Homme qui savait transmettre ses talents Paul avait, comme tout un chacun, quelques défauts ; un de ses anciens vicaires me disait récemment qu’il détestait perdre au bridge, ça le mettait de très mauvaise humeur, et il pouvait arrêter une partie en cours ; de même au Cercle quand il était devancé aux boules il lui arrivait, de colère, de jeter ses boules au sol en maugréant « Bon je pars préparer mon sermon pour demain ! » ; ses paroissiens lui pardonnaient volontiers.

Paul était un chaud partisan de la fusion des deux communes, il avait être choqué par l’animosité entretenue de chaque côté de la Vie ; « Lorsque les obsèques avaient lieu à Saint-Gilles et que l’inhumation se déroulait à Croix-de-Vie, on prenait le relai au milieu du pont » relatait-il.

Après 30 ans de vie sacerdotale, à Croix-de-Vie, Paul a éprouvé le besoin de faire un bilan à l’intention de ses paroissiens ; il leur indiquait, un peu mélancolique, que si le flot des estivants avait considérablement grossi, la population de la paroisse avait diminué ; mais en plus positif il indiquait qu’à l’anticléricalisme qui faisait la réputation de la commune s’était substitué quelque chose de plus tolérant, de plus cordial. Il concluait en disant : » je n’ai pas besoin de vous faire un dessin pour vous parler de mes défauts ; vous me connaissez suffisamment ; je vous prie de m’excuser si je vous ai fait souffrir ». Il aimait dire que s’il n’avait pas été prêtre, il aurait choisi le métier d’avocat ou de journaliste.

Après sa mission, Paul est rentré comme aumônier à l’hôpital de Saint- Gilles durant 20 ans ; il est décédé le 4 mars 1998 sur ses 87 ans et son corps a rejoint la tombe de ses chers parents à Saint Hilaire- de- Voust.

Paul repose désormais en paix lui qui aimait tant la vie ; une vie bien remplie à l’image d’une de ses devises « être vivant c’est ne pas trimbaler l’ennui ».

 Jean Michel BARREAU

Jm.Barreau9444@orange.fr